Pourquoi on ment à soi-même (et pourquoi on l'aime)
Par Jean Widner DIEUJUSTE
Il y a quelque chose d'ancien dans notre manière d'être modernes. Une information nous plaît, et déjà elle est vraie. Elle flatte ce que nous croyons déjà savoir, elle confirme ce que nous voulions entendre, et nous cessons alors d'être des esprits pour redevenir des gardiens. Gardiens d'une croyance, d'un camp, d'un dogme — peu importe lequel, pourvu qu'il nous ressemble.
On a vu ce mécanisme à l'œuvre dans la religion, où douter d'un texte revient parfois à douter de soi-même. On l'a vu en politique, où l'adversaire n'a plus d'arguments, seulement des intentions qu'on lui prête. On le voit dans le sport, où le maillot qu'on porte devient une identité qu'on défend plus que la raison elle-même. Et voici qu'à l'heure de l'intelligence artificielle, ce vieux réflexe trouve son terrain le plus vertigineux : on nous montre un deepfake, on sait qu'il est fabriqué, et pourtant on continue d'y croire, ou du moins on continue de le partager comme s'il disait quelque chose de vrai. La preuve technique ne suffit plus à défaire la conviction. C'est un aveu terrible : ce n'est plus la réalité qu'on cherche, c'est la confirmation.
Pourquoi ce besoin si tenace de valider nos croyances, même fausses ? Pourquoi cette peur presque physique devant une question légitime posée à un dogme ? Platon l'avait déjà compris, au fond de sa caverne : les prisonniers ne veulent pas qu'on les libère de leurs ombres, parce que les ombres sont familières, rassurantes, et que la lumière du dehors, elle, éblouit et menace de tout remettre en cause. Sortir de la caverne, ce n'est pas seulement voir autrement — c'est risquer de devoir vivre autrement, penser seul, et parfois contre les siens.
Et c'est là qu'intervient la seconde peur, plus sourde encore : celle de ne pas survivre à la doxa du moment. Douter publiquement d'une opinion majoritaire, c'est s'exposer à l'exclusion du groupe, et l'humain, en son fond le plus archaïque, redoute l'exclusion plus que l'erreur. Le conformisme intellectuel n'est donc pas de la bêtise — c'est souvent une stratégie de survie sociale déguisée en conviction. On s'y range pour ne plus porter seul le poids de sa propre pensée. On s'y range pour se déresponsabiliser : si tout le monde croit la même chose, personne n'a vraiment à en répondre.
Mais le nombre n'a jamais été une preuve. Ce n'est pas parce qu'une opinion rassemble une foule qu'elle devient juste, pas plus qu'une ombre ne devient réalité parce qu'elle est projetée sur un mur que tous regardent ensemble.
Il ne faut donc jamais abdiquer. Ne jamais choisir la facilité contre la conscience. Car la raison, disait-on déjà il y a longtemps, est la chose du monde la mieux partagée — chacun de nous en possède une part, une petite lumière intérieure qui nous rappelle qui nous sommes, au-delà de nos camps, de nos croyances héritées et de nos peurs de groupe. Cette lumière ne demande rien d'autre que d'être allumée : disséquer le vrai du faux, patiemment, même quand cela dérange, même quand cela isole.
Sortir de la caverne n'est jamais confortable. Mais y rester, aujourd'hui, à l'ère où les images elles-mêmes mentent avec notre consentement, c'est plus qu'un confort — c'est un renoncement.
Lèt ak sitwon
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