Édito — Par Jean Widner DIEUJUSTE
Relier les îles, c’est permettre à un étudiant de rejoindre une université voisine, à un libraire de recevoir les livres d’un autre territoire et à un producteur de trouver des clients au-delà de son rivage. L’intégration caribéenne mérite d’être jugée à cette échelle : celle des possibilités qu’elle ouvre dans une vie.
Le 8 octobre, devant la CEPAL réunie en République dominicaine, Carla Barnett a défendu une coopération régionale tournée vers la sécurité alimentaire et énergétique, les transports, la production et le numérique. Son intervention, publiée le 9 octobre par la CARICOM, donne une direction. Reste à savoir comment cette direction peut devenir un trajet praticable pour les habitants.
Faire du voisinage une possibilité
La proximité géographique ne suffit pas à construire une relation. Il faut des liaisons accessibles, des démarches compréhensibles et des partenaires capables de travailler ensemble. Une rencontre entre jeunes de plusieurs îles ne devient un projet durable que si les participants peuvent se revoir, échanger leurs compétences et financer leurs déplacements.
Le débat public devrait donc demander des réponses précises. Quelles liaisons faut-il soutenir ? Pour quels usages ? À quel prix pour les passagers et les petites entreprises ? Qui vérifie la régularité du service ? Une annonce de coopération prend son sens lorsqu’on peut expliquer à qui elle sert et comment y accéder.
Donner une place à Haïti
Parler de la Caraïbe oblige à demander quelle place ses projets réservent aux Haïtiens. Ils doivent pouvoir y prendre part comme étudiants, chercheurs, entrepreneurs et créateurs. Leur participation ne peut se réduire aux seuls débats sur la crise et l’assistance.
Cela suppose d’examiner les conditions concrètes de mobilité et d’accueil, sans faire croire qu’un accord régional s’applique partout de la même manière. Les cadres institutionnels diffèrent entre Haïti, les États indépendants voisins, la Guadeloupe et la Martinique. Il faut expliquer ces différences et construire les coopérations qu’elles autorisent, avec des engagements identifiables de chaque côté.
Faire voyager les œuvres et les idées
Cette ambition concerne aussi la littérature. Quel sens donner à notre appartenance caribéenne si nous peinons à rencontrer les auteurs des îles voisines ? La circulation des livres offre un terrain de travail : commandes communes entre libraires, traductions, invitations croisées et rencontres accessibles à distance.
Une coopération entre une maison d’édition haïtienne et une structure guadeloupéenne, par exemple, devrait pouvoir être évaluée simplement : des ouvrages disponibles, des auteurs rémunérés, des lecteurs rencontrés. Ce sont des objectifs modestes à l’échelle diplomatique, mais décisifs pour ceux qui écrivent et ceux qui lisent.
Les langues demandent elles aussi du travail. Le français, les différents créoles, l’anglais et l’espagnol peuvent porter des échanges plus nombreux si l’on finance la traduction et l’apprentissage. L’envie de dialogue doit trouver des moyens de se réaliser.
Rendre compte de ce qui change
L’intégration ne fera disparaître ni les désaccords politiques ni les contraintes économiques. Elle peut cependant fournir des outils pour agir ensemble. Pour être crédibles, ces outils doivent avoir des responsables, un calendrier et des résultats publics.
Commençons par quelques projets dont les habitants puissent constater l’utilité. Une liaison qui tient ses horaires. Un échange universitaire auquel on peut réellement candidater. Un catalogue de livres commandables depuis plusieurs îles. Leur bilan dira davantage que la répétition d’une ambition générale.
Pour Lèt ak sitwon, la Caraïbe est un espace à penser depuis les voix qui l’habitent. La relier demande d’écouter ceux qui essaient déjà d’y travailler, d’y apprendre et d’y créer. L’intégration aura gagné en réalité lorsqu’elle leur permettra de faire ce qui leur était jusque-là inaccessible.
Texte d’opinion. Les propositions de cet édito relèvent de notre analyse ; elles ne constituent pas l’annonce de dispositifs déjà ouverts.
Source : Carla Barnett, intervention du 8 octobre 2026 à la CEPAL, publiée par la CARICOM le 9 octobre 2026.
Illustration originale générée par IA : paysage caribéen imaginaire, sans valeur documentaire.
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